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Les Hoquets du Naturalisme

avril 5th, 2019 par Alain Fauquier


jean-kriff

Par Jean KRIFF
Ancien artiste lyrique, professeur de chant
Essayiste

« Je voudrais aussi qu’on travaillât à un catalogue des arts, des sciences et des inventions qui se sont perdues, que l’on donnât les raisons qu’ils sont restés dans l’oubli… »

Montesquieu. Cahiers (I, pp. 92-94)

Le Second empire avait été pulvérisé. L’Alsace et une partie de la Lorraine appartenaient dorénavant au Kaiser. Des milliers de migrants s’entassèrent sur des bateaux et se dirigèrent vers l’Afrique du nord. Il fallait coloniser à outrance pour payer les dettes de guerre et retrouver les matières premières perdues.

Jules Ferry sut ouvrir le cœur des contribuables, la France allait aider les ‘races inférieures’ à s’élever.

Renan apporta sa caution en donnant un argument – inutile d’ailleurs – qui ne pouvait que donner bonne conscience aux boursicoteurs, en écrivant en 1871 : « Une race de maitres et de soldats, c’est la race européenne ». Il n’avait, à l’évidence, pas conscience de chauffer le lit des envahisseurs de 1914.

Le monde des sciences était remué.

Charles Darwin, qui avait troqué dès la fin de son adolescence, théologie contre reproduction des coléoptères, avait démontré que toute mutation positive des espèces dépendait d’un nécessaire combat pour la vie. (L’Origine des espèces- 1859).

Depuis qu’elles étaient connues, ces théories avaient eu des difficultés à s’imposer en France. En effet, il était difficile pour l’Empereur de faire admettre par Eugénie que ses ancêtres, même lointains, pouvaient avoir été singes ou pire encore cafards ? Heureusement, le pragmatisme de Claude Bernard (1813-1878) membre de l’Académie des sciences, vint à l’essentiel de la physiologie en publiant : Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865).

Décadence

Dieu, lui, semblait être sur la voie des ‘encombrants’. La laïcité se frayait un chemin en version populaire grâce au développement de la lecture mais l’on se méfiait encore de l’utilisation qu’en feraient les femmes.

Zola inaugura le naturalisme en se basant sur les travaux de Claude Bernard. Il ne s’agissait, dira-t-il, que de remplacer « le mot médecin par celui de romancier ». C’est Thérèse Raquin (1867) qui est considéré comme premier ouvrage marquant le début du naturalisme littéraire, une histoire où « les remords des deux héros, consiste en un simple désordre organique ». Littérature infecte, produit des triomphes de la démocratie, écriture putride diront ses détracteurs conservateurs. Ce sont eux qui ancrèrent le naturalisme dans un radicalisme républicain, celui de ‘décadents’, vocable dont ils affublèrent ces écrivains, objets de leurs attaques. Cette décadence des années 1880-1900, n’était finalement pas le déclin car finement revendiquée, elle devenait l’outil pertinent, capable de désagréger le conservatisme.

Maupassant ira jusqu’à abolir toute allusion, même infime, à la morale, précisément considérée comme un frein à la décadence. Pierre Louÿs, Jean Lorrain et des écrivaines comme Rachilde, Gyp ou poétesses comme Renée Vivien, se firent alors connaître, n’hésitant pas à apporter dans leurs textes des éléments explicitement érotiques, mettant l’homosexualité féminine à l’honneur.

Les naturalistes attaquaient la société patriarcale. Une première réussite, fut le rétablissement du divorce en 1884.

Pour Emile Zola, les rapports du peuple avec la guerre, la terre, la mer, la cruauté, étaient des éléments qu’il fallait porter à la scène lyrique. C’est son ami Alfred Bruneau (Humanisme n°279) qu’il allait charger de composer des opéras à partir de ses œuvres.

Ce furent, à l’Opéra ou à l’Opéra-comique: Le Rêve (1891), l’Attaque du Moulin (1893), Messidor (1897), L’Ouragan (1901) puis, après la mort de Zola en 1902 : L’Enfant-Roi (1905), Naïs Micoulin (1907) et Les Quatre Journées (1916).

Devant l’engouement du public, de nouvelles commandes d’œuvres se multiplièrent. Massenet, l’un des musiciens les plus joués, rendu internationalement célèbre avec Manon et Werther, releva le gant du langage naturaliste, dépouillé et cru ; bien que critiqué pour la Navarraise en 1894, il réitéra trois ans plus tard avec Sapho, un sujet d’Alphonse Daudet.

Rome 

D’autre part, dès 1901, la préparation d’une loi séparant Église et État, suscitait une grande effervescence dans les milieux progressistes.

En effet, Léon XIII avait publié une lettre encyclique, Rerum Novarum en 1891, dans laquelle il avait développé la théorie sociale de l’Eglise et appelé à contrer les visions matérialistes du socialisme : « Vous avez vu violer la sainteté et l’inviolabilité du mariage chrétien par des dispositions législatives, laïciser les écoles et les hôpitaux, arracher les clercs à leurs études et à la discipline ecclésiastique pour les astreindre au service militaire, disperser et dépouiller les congrégations religieuses ». Le 1er janvier 1906, la loi de séparation entrait en vigueur.

Dans les théâtres, lyriques ou dramatiques, surtout dans ceux subventionnés, cette loi était attendue. Elle libérerait l’expression créatrice demeurée tremblotante devant la crainte des fulminations venues des autels.

Par bonheur, l’esthétique de l’antiquité païenne, portée au théâtre, fut un outil d’artistes pour entamer la ‘morale’. Mais il fallut du temps. Il en faut beaucoup entre l’élaboration d’un livret et la première représentation d’un spectacle lyrique. Un long travail de préparation est nécessaire depuis l’écriture musicale proprement dite jusqu’à l’ultime répétition des solistes, orchestre, ballet et chœurs. C’est ainsi qu’une multitude d’œuvres lyriques atteignirent le public avec retard, une moyenne de dix années.

Or l’art a besoin de se tourner vers le futur pour exister. Cela devait jouer un mauvais tour au théâtre lyrique naturaliste.

En prémisses au vote de la loi de 1905, les compositeurs naturalistes, par le choix de leurs sujets et la manière dont leurs librettistes utilisaient les mots, montraient surtout la volonté de ‘déniaiser’ les esprits.

Pierre Louÿs (1870-1925) fut de ceux qui ouvrirent le bal des Années Folles. Il faisait partie des Parnassiens, qui, avec Catulle Mendès et Mallarmé, affichaient l’idée que tout pouvait être écrit et décrit ; aucune règle, dite morale, n’étant aussi essentielle que la rigueur technique de l’emploi des mots. Pierre Louÿs, lui, guidé essentiellement par l’érotisme, publia Astarté, Les Chansons de Bilitis, Aphrodite, La femme et le Pantin et Les Aventures du Roi Pausole, œuvres qui toutes furent transformées en pages lyriques.

Naturalisme à l’Opéra 

Albert Carré en 1899, avait pris en mains les destinées de l’Opéra-comique.

Il y fit jouer un an plus tard, à l’occasion de l’Exposition Universelle, Louise de Gustave Charpentier. Cet opéra témoigne de la vie intime du monde ouvrier confronté à la transcendance d’un Paris, transcendé par Montmartre, patrie de l’Art. Cet opéra connut un tel succès qu’il fut joué près de 1200 fois à l’Opéra-comique, mais les ‘prédateurs’ du naturalisme, symbolisme et impressionnisme musicaux guettaient.

Le temps était propice. Foin de Sardou, Mendès et Richepin !

Il y avait mieux pour remplacer la légende des religions établies : Maeterlinck et ses opaques brumes médiévales.

Dès 1902, Albert Carré produisit Pelléas et Mélisande à l’Opéra-comique. Claude Debussy et Maurice Maeterlinck ébranlaient d’un coup le naturalisme musical français.

Le vérisme italien, exporté à Paris, en profita immédiatement. La Tosca, Madame Butterfly, La Vie de Bohème, écrits pourtant à partir de textes littéraires français, conservèrent le droit d’humecter les mouchoirs grâce à des livrets français… mais traduits de l’italien.

Le public de France, peuple rationnel, a toujours su être rigoureux dans le choix de ses émotions.

Jean Richepin, qui ne se réclamait d’aucune école sauf de la sienne, s’était fait connaître en 1876 avec La Chanson des gueux.

Cela l’avait mené en prison.

Paris en ferait un jour un académicien. C’est son succès de 1897 : Le Chemineau, drame paysan, qui fut choisi pour être mis en musique par Xavier Leroux en 1907. Il lui avait fallu attendre 10 ans, comme cela s’était avéré précédemment pour l’Astarté de Pierre Louÿs.

Pour cette nouvelle œuvre, Leroux fit appel à un vrai/faux folklore bourguignon avec une rudesse de ton qui le fit souvent mal accepter par les salons conservateurs, alors que ceux-ci applaudissaient les compositeurs étrangers ayant usé de semblables procédés : le groupe russe dit ‘des cinq’, Edward Grieg, Franz Liszt, Robert Schumann, etc.

Le public populaire et même certains bourgeois ne furent pas dupes. L’œuvre fut abondamment jouée. D’autres, que l’on doit citer, utilisèrent des matériaux sonores semblables : Vincent d’Indy ou Joseph Canteloube. Nous avons préféré retenir Xavier Leroux, parce qu’il est injustement oublié. Premier Prix de Rome, d’esprit contestataire, il avait tenté d’éviter l’obligation que son prix imposait : rester trois ans en Italie. Rattrapé par la loi, il avait été contraint d’effectuer cinq années d’armée.

Nommé professeur au Conservatoire national de musique en 1896, en classe d’harmonie, son activité de compositeur ne cessa qu’à sa mort, à 56 ans, le 2 octobre 1919.

Soutenu par Charpentier et Bruneau, fondateurs de la Chambre syndicale des artistes musiciens (rattachée à la CGT dès 1902), il avait pris, en 1910, la tête d’un groupe de défense de la musique française, déclenchant ainsi deux débats à l’Assemblée nationale.

Une odeur de soufre 

Un an plus tard, on lui avait joué Astarté à l’Opéra. Le texte de Pierre Louÿs déjà jugé sulfureux en 1891, ne fut édulcoré ni par le livret de Louis de Gramont connu pour sa plume redoutable, ni par les notes de Leroux, jugées inutilement agressives.

Dans la pièce, Omphale, grande prêtresse de l’amour lesbien, triomphe d’Hercule en le faisant périr par le feu, puis quitte son île, dévorée par les flammes, pour gagner Lesbos. Omphale avait été interprétée par une merveilleuse mezzo-soprano, concubine de Leroux, Meyrienne Héglon, encensée pour sa voix, sa beauté et sa lascivité scénique.

Camille Bellaigue, proche de Maurras, attaqua ce ‘texte dépravé’ tandis qu’à l’étranger, Magnus Hirschfeld, médecin allemand, fondateur d’un comité scientifique pour la dépénalisation de l’homosexualité, applaudit à sa création, précisant : ‘Astarté est probablement le premier opéra joué […] dans lequel l’amour saphique reçoit son authenticité’ (Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen (Annales des différentes sexualités). Xavier Leroux ne travailla qu’avec des esprits libres : Victorien Sardou, Louis de Gramont, Jean Richepin, Catulle Mendès sachant vitrioler la morgue conservatrice des salonards. Jusqu’à la veille de la guerre, à cause des retards de production, de nombreux compositeurs tentèrent encore d’imposer la veine naturaliste.

Maurice Ravel y fit une incursion en 1907 avec l’Heure Espagnole, mais l’heure était sonnée de l’avènement de l’impressionnisme.

Pour lutter contre les pouvoirs de Rome, l’Allemagne de Bismarck avait inventé le « Kulturkampf ».

La France avait choisi le naturalisme.

Cette expérience culturelle, portée par les grands théâtres subventionnés, sut libérer l’art et les mœurs des censures de sacristains. Le naturalisme musical, abandonné aujourd’hui fut, auprès des classes aisées, un réel désagrégateur des ennemis de la laïcité.

En 1901, Astarté de Leroux se terminait par un hymne à la Déesse éponyme : « Chantons les yeux pervers. Gloire à la Volupté ! » Un an plus tard, Arkel, dans Pelléas et Mélisande de Debussy chantait: « Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes ! »

Mais c’était le temps des Années folles.

 

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