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Leoncavallo: LA BOHEME
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La parole aux professionnels

juin 1st, 2019 par Alain Fauquier


 

LA PAROLE AUX PROFESSIONNELS

Par Marcel AZENCOT
Président fondateur de l’Opéra Club Mario Lanza
Paris, le 30 mai 2019

Nul ici ne critiquera jamais les critiques, littéraires, musicaux, cinématographiques. Ils sont la meilleure et la pire des choses, pour évoquer le mot d’Esope sur la langue, selon leur compétence et leur honnêteté. Peut-être aussi, selon leurs préjugés ou leur absence de préjugés, leur snobisme ou leur simplicité, leur authenticité. Autre forme de l’honnêteté.

Mais comment ne pas faire plus confiance aux artistes eux-mêmes, c’est à dire aux professionnels, et de préférence à ceux qui n’ont rien à prouver ? Je veux croire et je crois qu’il y a quelque chose en eux qui vibre comme une lumière quand ils aiment ce qu’ils entendent.

Aussi est-ce sans arrière-pensée qu’ils reconnaissent le talent et le génie de ceux qu’ils admirent, concurrents ou non, et qu’ils disent leur admiration. Et leur parole, elle, a du poids car ils savent, en tant que grands professionnels, ce dont ils parlent et ils ne se contentent pas de répéter les banalités et les préjugés de ceux qui ne savent pas et qui, parfois, jugent sans avoir entendu, comme on a connu des critiques de théâtre éreinter une pièce qu’ils n’avaient pas vue !

Dieu, où peuvent se nicher la petitesse ou, dans le bénéfice du doute, l’ignorance !

Mais quand les professionnels admirent leurs collègues, vivants ou morts, et les aiment, ils expriment leur admiration sans entrave ni arrière-pensée, ni jalousie ni mépris, seulement parce qu’ils avaient été bouleversés par le talent des autres.

C’est de cette galerie de grands professionnels de la musique que je veux parler ici.

Ainsi, et pour commencer, je n’oublierai jamais le grand violoniste Isaac Stern, les yeux pleins de larmes, quand il évoqua, à la télévision française, le talent de la jeune violoniste Ginette Neveu, disparue morte en 1949  dans son avion qui s’écrasa aux Açores en route vers les Etats-Unis (le grand boxeur Marcel Cerdan mourut dans la même catastrophe ; il allait aux Etats-Unis pour sa revanche contre Jake La Motta, qui l’avait battu, et le même La Motta, des décennies plus tard, allait pleurer à la télévision française en évoquant son grand adversaire).

Isaac Stern, l’illustre violoniste, rendait avec ses larmes l’hommage de l’admiration et du cœur à une jeune merveilleuse violoniste.

Je pense aussi à la belle histoire que racontait le grand pianiste hongrois Andor Foldes.

Enfant prodige, il eut un jour la surprise de voir son vieux professeur l’embrasser sur le front en lui disant : « Mon Maître, Frantz Liszt, m’a un jour embrassé sur le front en me disant qu’il avait lui-même reçu ce baiser de Beethoven, et il m’a dit de le transmettre à mon tour à celui qui le mériterait ». Ce professeur, lui-même un Maître, avait reconnu un autre futur Maître dans cet enfant et lui transmettait ce baiser comme on couronnait un roi ou on reconnaissait un prophète.

Reconnaissance des pairs ; des « initiés ».

Or nous sommes nombreux dans le monde (L’Internet en atteste) à avoir été frappés par la quasi-unanimité, la communion même, des grands, des très grands du chant et de la musique, à célébrer, sans arrière-pensée, la beauté unique de la voix et du chant de Mario Lanza.

De sa voix et de son chant.

Car il n’y a pas que le don vocal exceptionnel et la technique apprise ou innée, il y a aussi le chant, avec ce qui ne s’apprend pas, car il est ce que l’homme ou la femme donne…ou ne donne pas, généreux ou pingre, superficiel ou profond, triste ou heureux.

Or dans le chant, Lanza donnait ce qu’il avait dans le cœur, comme, dans la vie, il donnait ce qu’il avait dans sa poche.

Ses pairs, contemporains ou successeurs, ne s’y trompèrent pas et reconnurent cette vérité.

Et tout d’abord, selon les grandes étapes de sa vie son premier grand découvreur, l’illustre chef du Boston Symphony, Sergei Koussevitski, de passage à Philadelphie pour un concert à l’Opéra de cette ville (le plus ancien Opéra des Etats-Unis).

Une audition fut arrangée avec le grand Chef, et pendant que Koussevitski se faisait masser dans une pièce à côté pour récupérer des fatigues de sa répétition avec l’Orchestre de Boston, le jeune Lanza, que quelqu’un accompagnait au piano, chanta « Recitar… », l’ultra fameux air de « Pagliacci », qui allait devenir ce qu’il appelait son « lucky aria ».

A la fin de l’interprétation, Koussevitski se leva et vint embrasser le jeune chanteur en s’écriant : « Caruso redivivus ! » (Caruso ressucité ! »).

Le compliment était énorme, d’autant que les deux voix n’étaient nullement comparables, et d’abord, en timbre, ce qui est la signature et la reconnaissance d’une voix. Chacun avait sa voix propre, mais de quel poids allait se révéler ce compliment !

En tout cas, Koussevitski invita aussitôt le jeune Lanza à le rejoindre au Journées de formation qu’il organisait pour les meilleurs des meilleurs musiciens d’Amérique, à Tanglewood, dans les Berkshire Mountains, dans l’État du Massachussetts, lieu idyllique, devenu celui du prestigieux Festival qui se tient tous les étés (concerts de plein air des plus grands orchestres et des meilleurs solistes et chanteurs, formation approfondie des plus grands talents du pays).

Une bourse fut envoyée au jeune Lanza pour ce stage merveilleux et où les assistants de Koussevitski s’appelaient Leonard Bernstein, André Prévin, ou Boris Goldovski pour l’opéra…

Quel augure que de commencer sa carrière sur un baiser de Koussevitski !

Autre grand ancien, Lawrence Tibbett, illustre baryton du Met de New York, grande voix de velours triste, qui déclara en substance après la mort de Lanza : « Dans cinquante ans, on saura quelle grande voix fut celle de Mario Lanza et ce qu’on lui doit ».

Ce fut une véritable prophétie et elle donne un peu le frisson quand on songe que celui qui la prononça voyait à un demi-siècle devant lui (c’est le propre des prophètes !) et que l’avenir lui donna raison quand on considère l’unanimité des plus grands chanteurs et cantatrices contemporains à dire leur dette envers celui sans lequel ils n’auraient pas chanté !

Dans le même temps, ceux qui l’avaient connu et entendu (en réel, en « live » et c’était un choc de l’entendre ainsi) ne dirent pas autre chose. Ils ajoutaient que les meilleurs enregistrements au disque ou en concert ne donnaient qu’une pâle idée de ce qu’était cette voix extraordinaire, en puissance, couleurs, douceur, diction et… émotion.

Ses « compagnons », de chant tout d’abord, à savoir ses deux complices du « Bel Canto Trio », la soprano Frances Yeend et le baryton canado-américain George London, qui allait faire l’immense carrière internationale que l’on sait et qui, après sa carrière d’interprète, assura jusqu’à sa mort la Direction artistique de l’Opéra de Washington.

George London, camarade de Mario Lanza depuis l’armée, devint son ami, soucieux, comme tous les véritables amis, de ses difficultés professionnelles, quand il y en eut (ses démêlés avec la MGM et leurs conséquences néfastes sur le chanteur), et surtout de sa santé (ils se contactèrent encore quand Mario Lanza était en Italie pour les deux dernières années de sa courte vie).

Cet admirable artiste (quel grand Faust, en particulier !) se rappelait son bonheur et sa stupéfaction et ceux de la soprano Frances Yeend lors des concerts de leur jeunesse quand c’était au tour de Lanza de chanter en solo : « Nous étions stupéfaits par ce que nous entendions et nous regardions les  projecteurs en espérant qu’ils ne tomberaient pas, et nous riions ! »

Et encore, parlant de l’insatisfaction existentielle de Lanza : « Si seulement, il avait pu s’extraire de sa peau et entendre sa propre voix, il aurait peut-être vécu différemment toute sa vie » (« If only he could have crawled out of his own skin and listened to his own voice, he might have lived his whole life differently

Et que dire de l’expérience à la fois glaçante et enthousiasmante de Constantine Callinicos, chef d’orchestre et pianiste américain d’origine grecque, que les concerts Columbia assignèrent un jour de 1947 à Mario Lanza, pour l’accompagner dans un des nombreux concerts de tournée où se lançait ce jeune chanteur (vingt-six ans) virtuellement inconnu ?

Callinicos a raconté dans son livre sur Mario Lanza cette rencontre qui allait bouleverser sa carrière et sa vie entière, puisque pour toujours le destin du jeune chef d’orchestre serait lié à celui du ténor, dont il serait désormais l’accompagnateur attitré et dont il conduirait la plupart des orchestres et des enregistrements.

Callinicos évoque d’abord leur rencontre, après l’offre de Columbia Records d’aller accompagner un jeune chanteur inconnu dans une petite ville tout aussi inconnue, Shippensburg, Pennsylvanie.

Mario, qui le rencontrait pour la première fois, lui dit avec le franc sourire qui était le sien : « Pas besoin de répéter ! J’ai confiance en vous, Constantine » ! Puis encore : « Oh ! J’ai oublié mon smoking de scène, mais peu importe, nous apparaitrons en costume de ville » !

Stupéfaction et inquiétude du pianiste, devant ce jeune homme rieur et franc, aux yeux noirs et brillants, et « au torse de champion de boxe mi-lourds » ; cette indifférence au formalisme et à la sécurité de la répétition n’annonçait rien de bon à un musicien comme Callinicos, qui dirigeait des orchestres et avait accompagné des monstres sacrés du chant comme Lily Pons et Lauritz Melchior !

Pire encore, écrit Callinicos, Mario Lanza, avant d’attaquer « Pieta Signore » (de Stradella, compositeur classique du XVIIIème siècle, une œuvre que chérissait Enrico Caruso), se pencha sur le piano, presque tournant le dos au public, puis lui fit un clin d’oeil et lui sourit.

Désinvolture ou inconscience, se demandait le pianiste avant d’ajouter : « Puis, il commença à chanter et je sus que le smoking n’avait aucune importance… »

« Car, alors que les sons, riches et glorieux s’écoulaient sans effort de la gorge de Mario, je sus que j’étais en train d’entendre une des plus grandes voix de ténor depuis Caruso ».

« Depuis les cordes vocales de Mario, les cavités osseuses de sa gorge, de son nez et de sa bouche, que l’on appelle les résonateurs, émergeaient des phrases d’une telle opulence, chaleur et velours que je restais là, avec l’impression que j’étais l’objet d’une extraordinaire plaisanterie. Les notes étaient rondes et riches, pleines et signifiantes, et le contrôle de son souffle, dans les phrases longues, était réellement stupéfiant. »

Et, plus important encore : « Il semblait pouvoir communiquer la profondeur de ses sentiments pour chaque air ».

Et enfin, la conclusion de cette rencontre, après la fin du concert (qui fut un triomphe dans le grand Auditorium de la Ville), quand les deux hommes sortirent dîner dans un petit restaurant : « Il était tout excité par le succès de la soirée, mais je l’étais encore plus que lui. Car cette nuit, j’étais devenu le partenaire d’un homme dont la voix était la plus prodigieuse que j’eûsse jamais entendue »

Autre anecdote, autre admiration.

A la même époque, Mario Lanza prenait des leçons de chant avec le prestigieux Enrico Rosati, répétiteur de Beniamino Gigli. Rosati lui avait dit, la première fois qu’il l’entendit : « Je t’attends depuis trente-quatre ans. Ta voix est bénie de Dieu ! ».

Lanza se liait d’amitié avec de futurs grands du chant, comme les barytons Robert Weede, qui participa aussi à sa formation) et Robert Merrill, qui allaient devenir tous deux des stars du Metropolitan Opera de New York.

Un jour, sortant de sa leçon avec Enrico Rosati, il rencontra Robert Merrill, qui allait précisément prendre sa leçon de chant chez son « coach » vocal, Leila Edwards, diplômée de la prestigieuse « Juillard School of Music » et pianiste répétitrice pour la scène d’opéra avec le chef Armando Agnini.

Merrill demande à Lanza de l’accompagner, présente son ami à Leila Edwards et, comme s’il faisait une blague à celle-ci, la prie d’écouter la voix exceptionnelle de son ami.

Lanza s’exécute et chante « Ch’ella mi creda » (air qu’à notre connaissance, il n’a jamais enregistré au disque ni chanté en concert). Leila Edwards, qui a entendu  les plus grandes voix et répété avec elles dans le détail des airs et des partitions, s’exclame : « Mon Dieu ! Quelle voix ! » « Mais où te cachais tu ? ».

Merrill dirait plus tard : « Quel don il avait ! Il aurait été chez lui dans n’importe quel opéra du monde ! Il aurait pu devenir un autre Caruso » !

Leila Edwards garderait des relations professionnelles et amicales avec Lanza et lui ferait répéter l’opéra « Madame Butterfly » pour l’Opéra de la Nouvelle Orléans, dirigé par le chef Walter Herbert. Ce fut un immense succès.

Herbert, impressionné comme tant d’autres par cette expérience, fit établir à Mario Lanza un contrat pour « La Traviata », mais… Lanza venait de signer avec la Metro Goldwyn Mayer après son concert historique au Hollywood Bowl en 1947 sous la direction du mythique Eugène Ormandy, chef de l’orchestre Philharmonique de Philadelphie, en présence de Louis B Mayer, patron de la MGM, immédiatement conquis par ce jeune ténor.

Quarante-huit heures plus tard, le contrat MGM était signé…

Ce fut, sans qu’il s’en rendît compte alors, la fin des ambitions d’opéra de Mario Lanza car, même s’il avait prévu dans son contrat une liberté de six mois par an pour ses concerts et l’opéra, le cinéma allait littéralement l’avaler et faire de lui une star mondiale et riche, mais aux impératifs de temps et de tournage incompatibles avec une carrière d’opéra, ses déplacements, ses représentations prévues plusieurs saisons en avance etc.

De plus, peu avant, il avait signé, lui l’inconnu, chez RCA Records, dans la prestigieuse série d’opéra « RED SEAL » (le Sceau Rouge ») où ne figuraient que les plus grands artistes du lyrique, chanteurs, cantatrices ou chefs d’orchestre  (Enrico Caruso, Marylin Horne, Jussi Bjoerling, Leontine Price, Toscanini Eugene Ormandy, Leonard Bernstein, Arthur Fiedler…)

Mario Lanza comprendrait, un peu tard, qu’on ne pouvait pas tout faire en même temps et surtout que l’Opéra ne ferait pas le poids contre le Cinéma, les énormes revenus et la réputation mondiale que cette industrie du « show business » lui apporterait presque du jour au lendemain. Comment concilier les impératifs de l’opéra, son calendrier et ceux des autres artistes, des répétitions, des orchestres des chefs, avec la primauté que le contrat de MGM donnait au Cinéma, cet employeur généreux mais jaloux, qui imposait d’abord l’intérêt du Studio, c’est à dire de la plus prestigieuse Major du monde ?

Certes, Lanza enregistrerait des airs de Traviata, mais il n’irait pas sur scène chanter l’opéra en entier…Ce n’était que le début d’une vie d’immenses succès et du regret, véritable poison, de ne plus pouvoir faire la carrière d’opéra pour laquelle il était fait. Avec le recul, faut-il que nous le regrettions ? Cela se discute…

Dans un prochain article, nous parlerons des hommages que lui rendirent d’autres merveilleux artistes, Tito Schipa, Licia Albanese, Renata Tebaldi, Maria Callas, Richard Tucker, Nicolai Gedda, Marylin Horne, Frank Sinatra, Elvis Presley, Sammy Cahn, Renée Doria, de l’Opéra de Paris, et tant d’autres artistes de notre temps, les « Trois ténors » Domingo, Pavarotti et Carreras, Richard Leech, Joseph Calleja, Dmitri Hvorostovski, Sir Antonio Papano, Directeur du Royal Opera, Covent Garden, Londres, Ricardo Muti, Directeur musical de la Scala de Milan  etc…

Tous, artistes qui savent de quoi ils parlent.

 

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